« La stratégie de rassemblement à gauche de Jean-Luc Mélenchon est suicidaire »

Ancien orateur de La France insoumise pour les questions internationales, Djordje Kuzmanovic critique, dans une tribune au « Monde » les « accès d’autoritarisme » de Jean-Luc Mélenchon, qui cachent selon lui un renoncement à « l’unification du peuple contre l’oligarchie ».

Tribune. Le 5 janvier, Jean-Luc Mélenchon publiait un tweet annonçant que François Cocq, l’une des figures historiques du Parti de gauche, puis de La France insoumise (LFI), était un « nationaliste » qui avait été « banni » du mouvement. Après son éviction en même temps que la mienne de la liste des européennes par un comité électoral au fonctionnement particulièrement opaque, cela a choqué nombre de sympathisants. Ces derniers savent bien que l’intéressé n’est certainement pas plus nationaliste que l’auteur du Hareng de Bismarck [livre de Jean-Luc Mélenchon publié en 2015] et sont peu préparés à voir un militant de la première heure viré par un tweet.

Cet incident montre à nouveau comment, dans ce mouvement prétendument démocratique et horizontal, les décisions sont prises arbitrairement par quelques-uns, voire par un seul. « Banni » ? Ce sont les rois, pas la République, qui bannissent. Et puis François Cocq n’a rien d’un chevalier félon : au moment où le tweet était publié, ce militant loyal entrait en lice sur CNews pour défendre Jean-Luc Mélenchon. Alors comment expliquer la violence de cette nouvelle humiliation publique ?


D’abord par le caractère explosif et impulsif du chef de la France Insoumise, qui s’est révélé au grand jour lors des perquisitions dont il a fait l’objet au mois d’octobre 2018.

Même si celles-ci ressemblaient à une opération de police politique, la rage de Jean-Luc Mélenchon devant les caméras est apparue bien éloignée du sang-froid attendu d’un homme d’État. On peut aussi imaginer que ces accès d’autoritarisme relèvent d’une vieille technique visant à faire taire toute critique par l’exemple : personne n’aimerait ainsi être « banni » par un simple clic.

Mots diffamatoires

Mais le ressort profond de cet acharnement contre la « tendance Kuzmanovic » – qu’il traiterait, pour reprendre ses mots diffamatoires, de « national-identitaire » – me semble bien être la conscience d’avoir eu tort en nous marginalisant. En effet, alors que nous proposions, dans le cadre des élections européennes, de continuer sur la ligne tracée par le programme l’Avenir en commun qui a fait le succès de la campagne présidentielle de 2017 – populiste et souverainiste –, Jean-Luc Mélenchon a choisi de miser sur la stratégie dite de rassemblement à gauche, tout en le niant régulièrement.

Tablant sur le fait que les classes populaires votent peu aux européennes, il a décidé de cibler les classes moyennes cultivées des grandes villes, ces fameux « bobos de gauche » traditionnellement sociaux-démocrates et européistes, quitte à revenir au populisme à la prochaine présidentielle. Jean-Luc Mélenchon a ainsi progressivement enterré l’idée du « plan A/plan B » qui impliquait la possibilité de sortie des traités européens : il ne s’est pas rendu au dernier sommet consacré à cette thématique en octobre 2017 à Lisbonne – il y a quinze mois déjà ! –, avant de bloquer l’organisation d’un nouveau sommet en Grèce au printemps 2018.

Alors qu’il avait auparavant milité pour la création de mouvements alliés d’orientation populiste en Allemagne et en Italie, en vue de la constitution d’un nouveau parti européen campant sur ces positions, il n’a apporté de soutien ni à Patria e Constituzione de Stefano Fassina, lui préférant l’alliance avec le parti gauchiste Potere al Popolo, ni à Aufstehen de Sahra Wagenknecht – que je fus seul à saluer, m’attirant d’ailleurs un désaveu public cinglant.

Logique de cartel

Dès le congrès du Parti de gauche de juin 2018, Jean-Luc Mélenchon affirme la nécessité d’une hégémonie à gauche et tisse des liens avec des socialistes dissidents. En septembre 2018, il leur lance : « Que finisse cette longue solitude pour moi d’avoir été séparé de ma famille. () Mes amis, vous me manquiez. » Il y a quelques semaines, il déjeune avec Raphaël Glucksmann, héraut de cette « gauche parfumée » qu’il dénonçait jadis. Cette stratégie se retrouve évidemment dans la liste pour les élections européennes, montée dans une logique de cartel.

Quant à la tête de liste, Manon Aubry, elle se fixe comme « ligne rouge » de ne pas critiquer les autres formations de gauche, aime « l’Europe sociale » de Jacques Delors et Benoît Hamon, et réduit le plan B au non-respect de la règle des 3 % de déficit public ! Rien d’étonnant de la part de cette ex-militante de l’UNEF – l’école des cadres du Parti socialiste –, parfaite représentante de la gauche bon teint et pas du tout novice en politique, comme s’efforce de nous le faire croire un storytelling officiel.

Lancé sur cette ligne « à gauche toute » et désireux de réserver le populisme et le souverainisme au frais pour 2022, Jean-Luc Mélenchon fait alors face à l’imprévu : la vague des gilets jaunes. Ce soulèvement populaire, qu’il avait si souvent appelé de ses vœux, arrive pour lui au pire moment : il donne raison aux gêneurs qui voulaient continuer la stratégie d’unification du peuple contre l’oligarchie.

Confusion totale

Le chef de la France insoumise tarde d’abord à réagir, alors même que les sympathisants de la FI s’engagent résolument dès le début dans ce mouvement – qui n’a rien d’une gauche de salon – et qui se fait chaque semaine plus fort. Il ne peut que le soutenir, mais comme le rapprochement à gauche reste d’actualité, il ne peut faire que de la communication, en ménageant la chèvre et le chou : déjeuner avec Glucksmann et en même temps soutenir Eric Drouet ; évincer les populistes et se féliciter de la « révolution citoyenne des gilets jaunes ». Résultat, la confusion est totale – en particulier à la base de LFI – et Jean-Luc Mélenchon irrite les uns comme les autres, perdant sur les deux tableaux.

Ne risquant plus d’être « banni » de La France insoumise, puisque j’ai quitté de mon plein gré une formation qui abandonnait son programme, je peux aujourd’hui affirmer que le rassemblement à gauche est non seulement suicidaire électoralement, mais contraire aux intérêts de ceux qui manifestent aujourd’hui dans la rue. Ce n’est pas la gauche qu’ils veulent unifier, mais tous les gens de bonne volonté qui veulent rendre à notre République sa pleine souveraineté, condition sine qua non de toute réforme sociale, sans laquelle les discours bien intentionnés ne sont que des vœux pieux.

Tribune à lire dans Le Monde